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ANTOINE

L'AMI DE ROBESPIERRE

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TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURB Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation , rue de Vauglrard, 9

ANTOINE

L'AMI DE ROBESPIERRE

U TOUR AU païen - pTOIBE DE MA GRANDTANTE

- U DAME DES MARÀIS-SÂUNTS

RECITS DANS LA TOURELLI

(xioisiiiia siKii)

PAR X.-B. SAIMINE

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DEUXIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C"

RtTB PIERRB-SARRAZIN, H" 14

1858

Droit d9 traduction r4$vnr4

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RECITS

DANS LA TOURELLE,

ANTOINE,

L'AMI DE ROBESPIERRE.

I

Le collège.

Vers 1767 à 1768, dans la voiture publique qui, d'Arras, se rendait à Paris à petites journées, se trouvaient deux jeunes garçons, dont le plus âgé pouvait compter treize ou^ quatorze ans. Tous deux avaient pour guide et pour com- pagnon de route un bon frère quêteur, chargé de leur sur- veillance jusqu'à leur arrivée à Paris, ils devaient entrer au collège Louis-le-G-rand , Tun comme élève payant, l'autre comme boursier.

En faveur de ^es bonnes dispositions religieuses , M. de Conzié, évêque d'Arras , avait pris celui-ci en affection , et s'était déclaré son protecteur. ^

Le frère, ayant le sommeil facile en voiture, choisit un

coin sur la banquette ils se trouvaient tous trois, et, grâce

à cet arrangement et au sommeil presque continu de l'argus

eDcapuchonné, les jeunes garçons, livrés à eux-mêmes,

248 a

2 ANTOINE.

après un instant d'examen ailenciear, échangeaient quelques paroles, et commençaient une liaison qui, pour le malheur de Tun d'eux, ne devait durer que trop longtemps.

Antoine était l'un de nos petits voyageurs. L'autre se nom- mait Isidore.

a: Que fait votre père ? disait Isidore à Antoine. , Mon père est brasseur dans la Cité ; il occupe quarante ouvriers; vous savez cette grande brasserie : Antoine-Antoine^ à la Branche d'acacia,

Je connais; mais vous, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu I Vous avez donc commencé vos classes à l'école et non au collège d'Arras ? sans cela nous nous se- rions déjà rencontrés, dit Isidore d'un ton quelque peu dé- daigneux.

Mon père m'a fait instruire à la maison, sous ses yeux; il a mieux aimé cela, quoique ça coûte plus cher, répliqua Antoine avec la fierté du plus riche.

Qui est-ce qui vous donnait des leçons?

L'abbé Pdrret.

Ah! un petit vieux, toujours sale. Est-ce qu'il sait le latin ?

Très-bien, puisqu'il me l'a enseigné.

C'est qu'il ne le savait pas assez pour le collège, il était chien de cour. Il y apprenait à lire aux enfants, i

Ce mépris, jeté à mauvaise intention sur son premier pro- fesseur, fit monter la rougeur au front d'Antoine ; il méditait sa réponse quand Isidore, revenant tout à coup à ces senti- ments d'humilité chrétienne que M. de Gonzié avait aimés en lui, tendit la main à son compagnon de route , en lui disant :

' c Je vous demande pardon, monsieur Antoine, si j'ai pu vous contrarier par mes paroles ; je me le reproche et vous prie de m' excuser.

Antoine , bien éloigné de s'attendre à ces avances , en fut vivement touché ; il pressa avec émotion la main qu'on lui

LE COLLEGE. 3

tendait. Le soir de ee même jour, ils étaient amifl et et se tu- toyaient à qui mieux mieux.

Nos jeunes gens n'avaient pas séjourné ensemble un mois au collège que leur position respective fut fixée. Antoine avait subi l'ascendant d'Isidore. Cependant celui-ci, d'une appa- rence grêle, d'une figure disgracieuse, était le plus jeune des deux; il n'avait guère plus de savoir ni plus de raison que son camarade. A quoi donc attribuer, l'empire exercé par lui snrAntoine? Ala haute opinion qu'il avait de lui-même, à la nature sérieuse de son esprit, et môme à certain état mala- dif, à une irritation nerveuse qui du physique réagissait sur le moral.

Antoine se soumit d'abord aux idées de son ami, parce qu'il l'admirait; ensuite, par pure bonté d'âme, parce qu'il l'aimait. 11 le voyait pâlir et s'émouvoir à la moindre contra- diction; il traita ses exigences comme des malaises, et crut qu'en fait de discussions c'était au mieux portant de céder h l'autre. Le pli une fois marqué ne s'effaça pas. Il devait d'au- tant moins s'en méfier, que le protégé de M. de Con^iié affichait sur toutes choses une sorte de rigorisme capable d'imposer à son compagnon; mais ce rigorisme, chez un garçon de cet âge, procédait moins de convictions sincères que d'une exal- tation de cerveau. Jusqu'à présent, cette exaltation se mani- festait au sujet des idées religieuses dont on l'avait entre- tenu ; mais qu'elle devait facilement se détourner sur d'autres objets, même des plus contradictoires ! Nous allons en fournir la preuve.

Pour les préparer à la première communion et les édifier durant leurs heures de loisir, on avait mis entre les mains des deux amis un livre plein de prestige, de dévouements merveilleux, de pensées sublimes et naïves, un livre dont chaque histoire est un drame palpitant, la Vie de$ Saints,

Nos deux amis ressentirent à la lecture de ce livre une impression dont le résultat dépassa de beaucoup le but qu'on Toulait atteindre. Isidore, s'ehthousiasmant au récit de ces

4 ANTOINE.

pieuses abnégations, de ces renoncements au monde, ne rêva bientôt plus que la yie érémitique, et le jeûne et les austé- rités dans quelque solitude.

Antoine songea à sa mère, et refusa d'abord de suivre son ami, même dans ses rêves; mais celui-ci, à force de le cir- convenir, de lui parler des joies du désert et d'une existence rêveuse passée face à face avec Dieu , finit par Tentratner dans son tourbillon.

Renoncer au monde et à ses joies était ce qui coûtait le moins aux deux écoliers : cela signifiait simplement pour eux quitter le collège et s'affranchir des leçons, des pensums et des châtiments. Mais ils ne s'abusaient pas sur un point : c'est que l'argent leur était indispensable pour gagner le désert. Le seul moyen d'en amasser fut de mettre de côté celui que M. de Conzié envoyait à Isidore pour ses déjeuners et ses menus plaisirs, et celui qu'Antoine recevait de sa fa- mille pour le même objet.

Les voilà donc se condamnant au pain sec chaque matin et à la privation de tout plaisir onéreux. En attendant l'ac- croissement de leur trésor, les voilà enfantant projets sur projets pour organiser leur Thébaïde et y vivre en vrais anachorètes.

Gomme logement , à la rigueur, une grotte spacieuse et profonde pourrait suffire, décorée à l'entrée de buissons d'églantiers, de liserons et de chèvrefeuilles , tapissée inté- rieurement de mousse et de lierre : ce serait encore une retraite assez agréable. On aurait soin de la choisir tout au- près d'une source claire, limpide et non saumâtre. Quand on se décide à ne boire que de l'eau, faut-il au moins la boire à son goût. Mais la nourriture?... Y a-tril pour si peu de quoi rester embarrassé ?

c Nous travaillerons à la terre, et Dieu bénira notre cul- ture comme il a béni celle de saint Pacôme.

Nous aurons, avant tout, un champ de blé ; car on ne peut se passer de pain.

LE COLLÈGE. 5

Od, et un verger.

Oui, et un potager. »

Et déjà , aux alentours de leur grotte, ils voient se dérou- ler la verdure de leurs épis, escadronnant, tourbillonnant au soleil sous les brises du matin ; cela leur réjouit la vue et leur procure une douce fraîcheur ; les rameaux de leurs ar« hres se courbent sous le poids des fruits; ils en ont de pleines corbeilles, qu'ils travaillent eux-mêmes avec Tosier croissant au bord de leur ruisseau.

Jusqu'alors tout allait bien.

< Mais si les animaux sauvages se jettent à travers nos champs et détruisent nos moissons? dit Antoine.

Nous les tuerons, répond Isidore.

Oh l... il ne faut tuer personnel

C'est vrai; eh bien ! nous accepterons cela comme unepur nition du ciel.... Pourtant, s'ils nous attaquent nous-mêmes?

C'est autre chose ; la défense est un droit : nous nous défendrons!...

Avec quoi? il nous faut des armes !

Nous en aurons ; un fusil,...

Chacun, et une paire de pistolets.

Des beaux I. à deux coups 1 N'oublions pas de nous bien approvisionner de poudre et de plomb ; car, la récolte man- quant, la chasse sera une ressource.

Sans doute I »

Une autre objection se présenta.

c Si, au lieu d'animaux sauvages, ce sont des hommes, des malfaiteurs , qui viennent piller, ravager nos champs ? car enfin, même au désert, on peut avoir de mauvais voisins. Saint Porphyre fut surpris et maltraité par des méchants qui lui supposaient des trésors.

N'aurons>nous pas des armes?

Mais s'ils sont les plus forts ?

Eh bien I nous ferons alliance avec d'autres , et nous irons les piller à notre tour I »

6 ANTOINE.

Ainsi, de rêves en rêves, nos deux petits saints étaient de* venus deux bandits, et la grotte de la Thébaïde se transfor- mait Insensiblement en une caverne de voleurs. Isidore était le chef de la troupe; Antoine son lieutenant en premier. Us devaient non convertir leurs compagnons, mais les disci- pliner, leur donner un costume pittoresque, une armure bril- lante, et, grâce à eux, jouer un certain rôle de conquérants. Les histoires de Fra-Diavolo et de Rinaldo-Rinaldini avaient remplacé la Vie des Saints; ils ne visaient plus à être cano- nisés, mais à être pendus 1

Ne croyez pas que je me sois appesanti sans raison sur ces détails, en apparence puérils; les petits événements que je signale ici renfermaient en eux le germe d*événements bien ' autrement graves. Mais il me reste à parler d'un fait encore plus étrange, de Timagination désordonnée dlsidore, et qui valut à Antoine d'être, pour ainsi dire, chassé du collège Louis-le-Grrand.

Leur première communion avait fait reprendre son cours naturel aux idées pieuses des deux- amis. Antoine néanmoins, au lieu de ces instincts si doux et si purs éclos sous les ca- resses de sa mère, de cette religion éclairée qu'il devait à de saints exemples, se trouvait désormais accessible aux entraî- nements les plus irraisonnés.

Isidore tomba malade et fut mis à l'infirmerie du collège. A répoque de sa convalescence , il sembla sortir d'un autre monde, tant ses anciennes croyances s'étaient modifiées, et tant il avait acquis de notions positives sur des matières jusqu'alors totalement étrangères pour lui.

Il réapparut devant Antoine avec un système complet de religion nouvelle, basé sur les inspirations de l'âme d'une part, de l'autre, sur le fluide magnétique, alors inconnu en France; le tout mélangé d'un reste de traditions catholi- ques : illuminisme grossier que l'Allemand ?ung-Stelling et Mme de Krudner devaient propager plus tard. Il avait des visions, des révélations; ses songes étaient des avertisse-

LE COLLÈGE. . 7

ment8 du ciel qu'il savait interpréter a?eû certitude. Fasciné par ses discours, par son éloquence, par Tétrangeté môme de ses doctrines, Antoine se laissa encore une fois aller à son impulsion. Isidore fut à ses yeux un oracle, un prophète, un Christ futur appelé à rénover le monde.

Ils en vinrent à ce degré de folie, de croire qu'autrefois leurs deux âmes avaient été unies par un lien sacré. La mèro d'Isidore avait perdu son premier fils en bas âge : eh bien ! l'âme de ce fils habitait maintenant le corps d'Antoine I Telle était, ils n'en doutaient pas, la cause décisive du penchant qui les avait entraînés l'un vers l'autre. Dans toutes les grandes affections se montrait ainsi la force attractive de deux âmes déjà appareillées dans des temps antérieurs ; leur instinct divinateur, leurs rêves, tout venait corroborer cette douce persuasion.

La source originelle de ce mysticisme , de cette fantas- magorie magnétique était une vieille folle qui croyait à peine en Dieu et prétendait avoir des entretiens avec la Vierge Marie. Nouvellement arrivée de Vienne, eUe avait été la servante de Mesmer, cette sibylle, dont la principale occupation consistait dans la surveillance de la lingerie au collège Louis-le-Grand, devenait aussi garde-malade par circonstance. On la nommait Mme Lépicier. C'est elle qui avait soigné et veillé Isidore lors de son indisposition ; et quand, affaibli par le jeûne et par l'alitement, il fut pris de vertiges et d'hallucinations fiévreuses , elle lui avait traduit ses ^ions, déroulé tout entière sa science de sorcière et de pythonisse ; et il avut cru, car il avait vu.

Quelque temps après, non contents de se bercer mutuelle- ment de leurs rôves, les deux amis tentèrent de faire des prosé- lytes parmi leurs condisciples. L'illuminisme gagna une partie des classes, et ne laissa pas que d'amener une grande per- turbation dans les études. Mais les apôtres furent dénoncés par un incrédule; l'abbé Proyard, principal du collège, chassa Mme Lépicier, et prit soin d'instruire la mère d'Antoine de

8 . ANTOINE.

ce qui se passait. Son père ëtait mort depuis un an. La pauvre femme, justement effrayée du cours que prenaient les idées de son fils, et préférant pour lui un peu moins de latin et plus de bon sens, se hâta de le rappeler auprès d'elle. Quant à Isidore, la haute protection de M. de Gonzié le maintint dans son privilège de boursier.

Antoine quitta donc le collège, et avec de vifs regrets, car il lui fallait se séparer de son ami, de son guide, dire adieu à son étoile polaire. Au moment du départ, tous deux se ju- rèrent de rester fidèles à leurs croyances, en dépit des per- sécutions; puis, dans un dernier embrassement :

^ Nous nous re verrons, mon ami I dit Antoine.

^ Bientôt, mon fpèrel i répondit Isidore.

Il fallut les arracher des bras l'un de Tautre.

Arrivé dans sa ville natale , heureux de se retrouver avec sa mère, Antoine l'aida à diriger la brasserie de la Branche d'acacta, à la tête de laquelle il ne tarda pas à se mettre. Le temps s'écoulait, ses idées mystiques s'effaçaient, et, natu- rellement bon et sensible, il eût rendu heureux ceux qui l'entouraient , s'il avait pu réprimer les tendances tyranni- ques de son caractère.

Lui, si faible vis-à-vis d'un jeune homme dont rien ne dé- montrait la supériorité, il ne pouvait plus supporter d'autre joug : tant il est vrai que tout esclave devient facilement tyran t II faut avouer que les circonstances contribuèrent puissamment à développer en lui ce malheureux penchant à la domination. A dix-sept ans, commandant à un grand nombre d'ouvriers, contraint de suppléer, par la ténacité de sa volonté, à ce qui lui manquait et d'âge et de force phy- sique, il s'habitua à imposer ses idées à ses subordonnés et à regarder toute résistance comme une révolte. Sa mère, en usant de la tendresse qu'il ne cessa jamais de lui témoigner, eût pu assouplir cette volonté de fer, mais elle fut la première à s'y soumettre. Elle avait obéi sous son mari, elle obéissait sous son fils, heureuse encore, la pauvre femme, de retrouver

LE COUiÉGE. 9

dans celai-c^ un trait de plus qui lui rappelât Fépoux qu'elle pleurait!

Trois ans après , Autoine se maria ; il eut un fils qu'il nomma Victor et qu'il adora. Celle qu'il avait épousée, ange de douceur et de résignation, se fit une loi de répondre aveu- glément au moindre des désirs de son mari. Ainsi ce qui au- rait peut-être été en lui force raisonnée de caractère devint un principe absolu d'entêtement incurable. Un seul homme, d'un niot, devait faire tomber ce rude échafaudage et régler du doigt les mouvements de cette volonté intraitable.

Un jour, Antoine, se promenant avec son fils, près de la ville, sur les bords de la Scarpe, du côté des Ëcluses, c'était en 1780, son petit Victor avait alors six ans, > vit sortir du Tal-Masset, herbage entouré de haies vives, un individu qui semblait déclamer en gesticulant. Les poètes étaient rares dans l'ancienne province d'Artois. Antoine le prit d'abord pour un fou, et, comme son fils, partageant sa croyance, com- mençait à s'effrayer et le tirait par la basque de son habit pour le faire rentrer en ville, il obéissait au mouvement de l'enfant quand son nom lui fut jeté de loin par le déclamateur.

Ce nom, ce seul mot suffit. Une sensation à lui inconnue depuis bien longtemps, celle de la peur, le saisit tout à coup. £tait-ce un pressentiment de la fatale influence que devait encore exercer sur lui cet homme ? car c'était bien lui ; il ne s'y était point trompé une seconde 1 Ses traits se contrac- tèrent, sa poitrine se gonfla; et, à peine remis de son émo- tion, il sentit une des fiiains d'Isidore presser la sienne, tan- dis que l'autre tombait familièrement sur son épaule :

< Ah I te voilà I » dit celui-ci de sa voix aigre.

Et il sembla à l'honnête brasseur d'Arras que le mauvais

génie reprenait possession de son âme. Aux yeux du nouvel

arrivant, ce trouble ne fut que celui de la joie et de la sur- prise.

( U s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus, dit Antoine, à peu près redevenu mattre de sa

10 ANTOINE

jpensée ; j'ai mille félicitations à t'adresser sur tes succès dans les concours universitaire» et même dans tes études de droit.

. Oui, répondit Isidore d'un ton de nonchalance afifectée; j'ai travaillé depuis toi! Que veux-tu? une fois inatôte débar- rassée de ce fatras de billevesées mystiques dont la mère Lé- picier l'avait remplie, il a bien fallu y fourrer autre chose. J'y ai mis du grec, du latin et mieux que cela. Le temps est venu il faut songer aux intérêts de la terre et non à ceux du ciel; le meilleur moyen d'honorer Dieu, c'est d'être utile aux hommes I Je viens d'être reçu avocat ; eh bien ! si je le puis, je concourrai de toutes mes forces à mettre fin à ce grand procès qui, depuis trop longtemps, se débat entre les escla- ves et les tyrans! »

Il parla alors avec enthousiasme de l'organisation des ré- publiques anciennes.

c En effet, lui dit Antoine, on m'a appris que notre profes- seur Hérivaux t'avait surnommé le Romain. C'est vrai, et j'en suis fier ! > Et il entama une longue thèse en faveur de l'humanité. Pendant cette conversation, le petit Victor, toujours s'ef- frayant des gestes multipliés et de la voix glapissante de l'é- tranger, redemandait à grands cris sa mère. Les deux anciens amis se séparèrent donc, en promettant de se revoir souvent, car Isidore était revenu dans Arras pour y exercer sa pro- fession d'avocat.

A la première visite qu'il fit à la Branche d'acacia^ dès que la femme d'Antoine l'aperçut , elle sentit en elle un vif mou- vement de répulsion : sitôt qu'elle l'eut entendu développer avec complaisance ses idées audacieuses en politique comme en morale, elle le prit en horreur, et conjura son mari, les mains jointes, de rompre avec cet homme, qui lui serait fatal. Sublime privilège de ces âmes aimantes à qui se révèle pres- que toujours, comme d'instinct, le péril caché qui menace les objets de leur affection !

LE COLLÈGE. Il

Antoine attribua d'abord à des raisonis Tulgaires la répu- gnance de sa femme pour son ex- condisciple.

c Sa laideur, son visage pâle et stigmatisé de petite vérole. Tout seuls prévenue contre Isidore, se dit-il; puis, quelle femme ne jalouse pas les amis de son mari? »

Il la railla de ses appréhensions. Pourra première fois, sa parole ne put la convaincre; elle insista, le suppliant, au nom de son fils, de ne point recevoir cet homme chez lui I Oui, c'est au nom de leur enfant qu'il lui prit ce courage, cette force inaccoutumée de résistance et de supplications I Que craignait-elle donc? Elle-même peut-être l'ignorait; et ce*- pendant, si elle avait pu convaincre son mari , elle sauvait la vie de son fils, elle se sauvait elle-même I

Mais Antoine résista : bien plus, pour la guérir de ce qu'il appelait ses folles préventions, il invita dès le lendemain son ami à dîner, et contraignit sa femme à le servir.

Vers la fin du repas., excité par le vin , le convive tint sur les gens titrés, sur la cour et sur les courtisans, des propos que le maître de la maison n'approuva pas plus que les autres.

Dès qu'Isidore fut parti, la mère d'Antoine prit en main la cause de sa bru :

c Tu as voulu le recevoir, tu l'as reçu, c'est bien, dit-elle à son fils; tu es le maître; Mais sais-tu qui vient de s'asseoir à ta table? Quoiqu'ils soient originaires du pays, beaucoup ignorent la chose : car son père a changé de nom par ordre de la justice, et n'est revenu ici qu'après un long exil !

Comment ? fit Antoine.

Oui ; et certes, si je n'étais poussée à bout, je ne révé- lerais point ce fait ; car je n'aime point à nuire à mon pro« chain, surtout à l'égard d'un garçon que notre digne évêque a pris en pitié, bien qu'il sache d'où i\ sort.

Mais d'où sort-il enfin? s'écria Antoine.

Ne te l'a-t-il pas dit, puisqu'il est ton ami ?

Si je le lui demande, il me le dira.

Ainsi soit-il I murmura la mère. Je n'ai (iéjà que trop

1 2 ANTOINE.

parlé ; car ce que j'en sais m*a été confie, et je Taurais oublié s'il n'avait pris soin de me le rappeler par ses discours. Crois-moi , cependant , il ne peut rien venir de bon de ce côté-là! 1

Il était de la destinée d'Antoine de résister à ceux qu'il ai- mait et de n'être sans force et sans Yolonté que Yis-à»vis d'Isidore. U continua donc de le voir et de le recevoir. Le pompeux appareil de philosophie républicaine fastueusement développé par l'avocat avait eu d'abord peu de prise sur le brasseur; il s'en inquiétait faiblement : tout cela lui semblait une amplification de ce qu'il avait autrefois traduit lui-même au collège, et par conséquent ne lui causait guère que de l'ennui, par réminiscence. Mais' ces principes, s'ils étaient attaqués par sa femme ou par sa mère, il croyait sa vanité intéressée à les soutenir. Il les défendait contre elles avec violence, avec emportement, et, à force de les défendre, il finit par les adopter.

Il les adopta surtout lorsqu'il vit poindre ce temps les prédictions de son ami semblaient près de s'accomplir.

La révolution n'était pas encore en marche, mais tout l'an- nonçait. Dans la maison d'Antoine on cessa de lutter contre des idéesi. devenues les siennes : de ce côté, tout était rentré dans la soumission habituelle. De même, n'ayant d'autre guide que son ancien compagnon, il s'abandonnait d*autant plus franchement à l'impulsion qu'il en recevait, qu'Isidore avait repris sur lui une vraie supériorité par une instruction plus complète et l'acquisition de connaissances réelles.

Les années s'écoulèrent; les succès du nouvel avocat à la Cour royale d'Arras, le renom littéraire dont il jouissait dans cette ville, il venait d'être nommé président de l'Acadé- mie, seml)lèrent assez j ustifier l'engouement d'Antoine pour lui. Néanmoins, malgré cette intimité de tous les instants, Antoine n'avait pas encore osé solliciter une confidence d'Isi- dore au sujet de ce secret dont sa naissance était voilée : quand il essayait de diriger l'entretien de ce côté, l'entretien

LE COLLÈGE. 19

restait en route, c Ce secret, l'i^ore-t-U lui-môme, se dit Antoine, ou ma mère a-t-elle été abusée par quelques bruits menteurs, comme il en circule tant dans les petites yilles? » 11 finit par se le persuader, et il n'y songeait plus, quand une circonstance inattendue vint subitement réveiller en lui ce souvenir, et donner une solution à la demi-confidence de sa mère.

L'Académie de Metz avait mis au concours une question touchant le préjugé juridique qui déverse sur toute une fa- mille rinfamie d'une condamnation. L'académicien d'Arras traita le sujet sans en parler, même à son ami ; il obtint le prix, et l'éclat seul du triomphe apprit à Antoine le nom du vainqueur. Mais ce sujet, traité d'une façon si mystérieuse d'abord, les rapports que devait avoir cette proposition avec les pensées secrètes de l'auteur, tout replaça Antoine sur la voie, et il résolut de forcer Isidore à ne lui plus rien cacher.

Un soir, après avoir soupe ensemble, tous deux se prome- naient sur la place du Vieux-Marché, près de laquelle logeait l'avocat littérateur; celui-ci guerroyant conune d'habitude contre les préjugés :

c n en est un, lui dit Antoine avec plus de courtoisie que de franchise, que tu as frappé entre les cornes, et qui ne s'en relèvera pas !

Lequel ?

*— Parbleu I celui qui rend les enfants responsables des crimes de leur père, et dont ton ouvrage a si bien fait justice l

Ouil répondit l'autre d'une voix acerbe en pressant con- valsivement la main de son ami ; mais je ne Tai frappé qu'à moitié ; il faut achever l'œuvre, et je m'en occupe ! Il est temps qu'on cesse de renfermer dans le ventre d'une femme la noblesse ou l'infamie ; il faut que désormais l'enfant vienne au monde sans être jugé d'avance, sans porter sur son front une couronne de comte ou la marque du bourreau l »

14 Ain'OINE.

L'occasion se présentait belle pour Antoine ; il ne la laissa pas échapper.

c Quant à moi, tu sais si je partage tes idées sous ce rap- port, comme sous bien d'autres. Tout homme n'est mes yeux que ce qu'il vaut par lui-même, fût^il issu d'un prince ou d'un bandit.

Es-tu aussi sûr de toi que tu le penses? répliqua Isi- dore , s'arrôtant brusquement , croisant les . bras et fixant sur Antoine, malgré les ténèbres , un regard, inquisiteur. Les préjugés, vois-tu, sont comme ces vers hideux qui nous rongent vivants ; on s'en croit débarrassé parce qu'ils n'apparaissent point sur la peau; mais ils sont dans la chair, et il faut parfois le scapel du chirurgien pour les en arra- cher.

Du moins n'ai-je point celui-là, dit Antoine résolument, et la preuve en est dans ma liaison avec toi.

Gomment?...

Qui mieux que toi pouvait traiter la question académi- que de Metz a^ec chaleur, avec indignation? »

Isidore recula de deux pas, et, la parole haletante : c Sais-tu donc qui était le frère de mon père? » Alors une voix s'éleva derrière eux , claire et dis- tincte : c Damiens le régicide ! cria la voix.

Le régicide ! répéta Antoine avec stupéfaction.

Au même instant l'horloge de la cathédrale sonna l'heure. Le premier coup sous lequel vibra le timbre causa aux deux amis un ébranlement douloureux, et une sueur froide leur tomba du front.

c Qui donc a parlé? » dit le neveu de Damiens en se re- tournant d'un air de menace.

Mais personne ne se montra. Seulement quelques fenêtres sans lumières se trouvaient ouvertes sur la place, et c'est de l'une d'elles, sans doute, que la voix était sortie.

Ahl cette révélation terrible prendra aux yeux de tous,

LE COLLÈGE. 15

un caractère plus terrible encore, quand on saura que l'in- terlocuteur d'Antoine, Tami de ses jeunes ans, ce zélateur de la religion , puis du mysticisme , puis de Thunianité , ce neveu du régicide enfin, c'était Isidore-Maximilien Robes* pierre *.

II

L'atni de Robespierre.

89 était venu; grâce à son influence personnelle et à Taide de ses amis , Mazimilien venait d'être élu par le bailliage d'Arras député du tiers état aux états-généraui. Le jour de 8& nomination, Antoine lui donna un grand dîner chez lui.^a femme n'osait plus lutter contre un homme honoré des suf- frages de ses concitoyens, et dont l'illustration | rejaillissait sur son mari. La vieille mère ne disait mot, laissait faire, mais hochait encore la tête. On but au roi et au pays avec enthousiasme.

Quand les convives eurent quitté la table, Mazimilien prit à part le maître de la maison , et le pérora pçndant une heure, comme en pleine tribune. Il s'agissait de le décider à quitter sa brasserie, à réaliser sa fortune pour vivre indé-» pendant à Paris.

c C'est que sera la lutte, lui disait-il, et tu ne peux te dispenser d'y prendre part. Une nouvelle ère commence, un nouveau soleil va briller pour nous; ne viendras-tu pas te chauffer à ses rayons et nous aider à pousser le char du peu* pie, afin qu'il devance bientôt les deux autres ? Vienst tu es riche et fort ; la partie est superbe et durera longtemps. Honneur à ceux qui la joueront les premiers 1 ceux-là, on ne les oubliera pas I »

4 . Voir la note à la (in du récit.

16 ANTOINE.

A toute cette éloquence métaphorique, Antoine répondait simplement :

c Ma mère est vieille et souffrante ; elle ne pourrait me àuivrel »

Gomme si la pauvre fe.mme eût tout entendu , quand son fils revint près d'elle, elle lui dit avec un gros soupir :

« Garçon, tout va comme tu l'entends ; ainsi soit-ill C'est égal, avant d'aller rejoindre ton père, j'aurais bien voulu te voir délicoté de ce bel esprit-là I >

Maximilien partit ; Antoine resta ;' il resta, mais en con- servant les idées, les principes de son ami. Dans Arras, il en fut le dépositaire et le propagateur, non pas encore de ceux qui, plus tard, firent du tribun .un objet d'épouvante : le temps n'était pas venu, et, comme celui-ci l'avait dit lui- même, la partie ne faisait que s'engager.

Persuadé de la nécessité d'une réforme sociale, Antoine y poussa de toutes ses forces et devint, dans sa ville, le point central autour duquel pivotaient les hommes faciles à s'illu- sionner, ceux que des penchants généreux portaient à vou- loir réaliser les promesses de la philosophie et de la loi na- turelle, et ceux aussi que des idées d'orgueil et d'ambition jetaient sur une route ouverte aux bonnes comme aux mau- vaises espérances. Parmi tous, il n'était désigné que sous le nom de Vami de Robespierre I Ce titre seul lui donnait rang au-dess|is des autres, et lui, fier de le porter, il ne songeait qu'à refléter de plus en plus les lumières de cet astre, dont il s'était fait l'humble satellite depuis si longtemps.

La salle d'assemblée, où, comme dans toute la Flandre, chacun allait d'habitude se gorger de bière en fumant, était devenue un club. La politique avait exclu tous les jeux. C'est là, quand Antoine recevait des nouvelles importantes de la capitale, et surtout une lettre de son ami, qu'il s'em- pressait de courir. Dès qu'on le voyait arriver l'air plus affairé que d'ordinaire, aussitôt chacun faisait silence; tous les re- gards se tournaient vers lui, avides et inquiets. Les articles

L*AMI DE ROBESPIERRE. 17

même des journaux, sur la législature ou sur la mai-che des érénements, avaient besoin d'être ratifiés par lui pour ayoir force de chose jugée. N'était-il pas Tami de Robespierre? eu correspondance suivie avec lui? Aussi, quel effet ne produi- sit-il pas le soir où, se présentant une lettre à la main, il cria dès la porte d'entrée :

c Elle est de lui, et m'arrive à l'instant ! >

La phrase n'était pas achevée, qu'en dépit du flegme fia* mand, chacun quittant sa place en tumulte, se ruant de sou côté dans une pensée unanime , il se trouva, sans savoir com- ment, transporté sur une table, au beau milieu de la salle. Là, à travers la fumée du tabac, dont les nuages épaissis dé- robaient à sa vue une partie des acteurs de cette scène, il voyait scintiller autour de lui des regards ardents. Bientôt vingt bras, tremblants d'émotion, par un mouvement spon- tané, élevèrent les lumières à la hauteur de la lettre qu'il ve- nait de déplier gravement. Le murmure des voix cessa tout à coup dans la nombreuse assemblée ; un frémissement d'im- patience seul se fit entendre, et il lut ces mots :

< Ne te l'avais-je pas dit, camarade, qu'un jour viendrait les enfants naîtraient nus, moralement comme physique- ment, sans être revêtus d'avance de la robe de pureté ou de celle d'infamie^ Eh bieni pour l'honneur de l'humanité, ma prédiction vient de s'accomplir I II y a cinq mois à peine que nous avons, par un décret, rendu la fortune et l'honneur aux familles des condamnés; aujourd'hui, 21 juin 1790, nous venons de compléter notre œuvre : la noblesse est abolie 1 1

Une acclamation bruyante, des vivat prolongés, couvrirent à l'instant sa voix. La foule se précipita vers la table sur la- quelle il était placé ; chacun le prit dans «es bras, lui donna l'accolade fraternelle, et il fut reconduit en triomphe jusqu'à la porte de son logis, après quoi tous se dispersèrent pour aller répandre la grande nouvelle dans la ville.

Et lui, gonflé de son ovation, s'exagérant son importance personnelle, oubliant sottement qu'il n'avait figuré que

18 ANTOJIÎE.

comme Fane portant des reliques, il déplorait en lai-môme les empêchements qui lui barraient la route de Paris, de ce brillant théâtre il se croyait appelé à jouer un si grand rôle, lui, Tidole de ses compatriotes et Tami de Robespierre I

Hélas I Tobstacle qui retenait encore disparut trop vite : sa mère mourut.

A son lit de mort, elle se crut enfin le droit et se sentit la force de dire toute sa pensée à son fils. Elle éloigna les au- tres, ses serviteurs, sa bru, son petit-fils qui sanglotaient à genoux autour de son lit. Antoine seul resta près d'elle. Elle lui prit les mains, les serra dans les siennes :

« Antoine, mon cher garçon, mon unique enfant, promets- moi, jure-moi que tes idées nouvelles ne te feront pas ou- blier celles dont ta pauvre mère avait pris tant de soin de remplir ta tête et ton cœur. Aime ton pays, c'est bien; mais aime encore mieux ta famille , car elle a plus besoin de toi 1 Tes grands philosophes te diront que tous les hommes sont tes frères, et qu'il serait beau de te sacrifier pour eux ; moi, je te recommande seulement ta femme et ton fils I II n'appar- tient qu'à Dieu, je le crois, d'embrasser dans son amour l'humanité tout entière ; pour nous aul^res, le bon vouloir ne suffit pas, et, en s'éfTorçant d'aimer tdut le monde, on finit par n'aimer personne. Antoine, ta femme, entends-tu? ton ûlsl... Je sais ta tendresse pour eux; mais fais-leur sentir un peu moins ta domination. En les contraignant ainsi à n'agir que par ta volonté, tu comprimes chez eux l'exercice de l'intelligence et empêches les bonnes actions qu'ils pour- raient faire de leur propre mouvement. Ton fils, que tu aimes tant, il aura de ton caractère, Antoine; sache-le bien.... Je le connais mieux que toil II plie et cède maintenant, parce qu'il est jeune, qu'il te chérit, te vénère, et n'ose mettre en- core sa raison en rivalité avec la tienne I mais bientôt l'âge des passions va venir ; si tu n'as toujours été pour lui qu'un maître et non un ami, sa première volonté sera une révolte I >

Bonne grand'mère, vous aussi vous étiez prophète I

L*AMI DE ROBESPIERRE. 19

Après quelques semaines entièrement consacrées au deuil ^ Antoine commença à mettre ordre à ses affaires et à s'occu- per de la vente de son établissement.